Pour une approche dualiste de l’enseignement-apprentisage du chinois

janvier 13, 2025

La différence fondamentale entre le chinois et la plupart des autres langues tient à son écriture: contrairement aux alphabets (latin, grec, arabe, hébreu ou cyrillique), l’écriture chinoise n’analyse pas les sons, elle est faite de caractères qui sont autant d’unités de sens.

En chinois, le mot « pays » se dit par exemple «guojia», et se lit et s’écrit à l’aide de deux caractères: 国 pays et 家 famille (le caractère 国signifie pays, royaume, Etat, mais ne peut suffire seul à dire pays).

 

Cet exemple illustre toute l’originalité du chinois:

le mot, le plus souvent dissyllabique, est l’unité minimale qui règle sur la langue orale;

en revanche, c’est le caractère, unité de sens, qui est l’unité minimale de la langue dans sa «face graphique».

 

Si l’on respecte le chinois tel qu’il est, on doit partir du fait que deux unités minimales (le mot et le caractère) sont à la base de l’enseignement-apprentissage du chinois, et non une seule (le mot), comme en anglais, en français, en espagnol, etc.

 

L’enseignement-apprentissage du chinois, qui a connu une progression considérable ces 20 dernières années sur l’ensemble des cinq continents et à tous les niveaux éducatifs (primaire, secondaire, supérieur, associatif) est dans une situation de véritable «schisme» didactique au plan international.

 

Traversé qu’il est entre deux orientations radicalement opposées et reposant sur deux points de vue:

  • d’un côté, le point de vue majoritaire dans l’enseignement du chinois langue étrangère en Chine, qui occidentalise paradoxalement le chinois, traitant cette langue comme les autres langues étrangères, anglais français, espagnol, etc. En effet, des textes ou dialogues servant de support à l’apprentissage du chinois sont extraits les mots nouveaux (par exemple «guojia», signifiant pays), sans qu’ils soient décomposés en unité de sens qui les composent.

 

  • de l’autre, le point de vue adopté de longue date en Europe et développé de façon systématique par Joël Bellassen (l’approche dite «dualiste» de l’apprentissage du chinois) à partir des années 80, reconnaissant et traitant sous toutes leurs dimensions les deux unités que sont le mot et le caractère. De ce point de vue, la singularité du chinois par rapport aux autres langues doit être respectée: là où dans les autres langues, l’écriture est traitée comme un simple outil de transcription de la langue parlée, globalement transparent et ne constituant pas une instance didactique en tant que telle, les apprenants en chinois sont confrontés à deux savoirs liés entre eux, mais en même temps relativement autonomes, avec leurs lois propres, nécessitant des stratégies d’apprentissage différentes.

 

Il ressort de cette approche dualiste des conséquences majeures permettant d’alléger la charge cognitive et la charge d’apprentissage en chinois et donc d’optimiser celui-ci:

  • dissocier plus ou moins la face langagière et ses activités (expression orale, expression écrite, compréhension orale, compréhension écrite) de la face graphique du chinois (les caractères, l’identification de leurs composants, leur mémorisation visuographique et kinésique, leur exécution graphique).

 

  • dans le cas de l’apprentissage précoce du chinois (école primaire et premiers niveaux de l’école primaire), il est recommandé une dissociation totale des faces langagière et graphique: apprendre à l’oral les mots du quotidien (remerciements, couleurs, animaux, parties du corps, etc.) et d’autre part apprendre des caractères selon leur logique de composition graphique (木«arbre», 林 «petite forêt» ,森 «grande forêt», etc.).

 

  • accorder aux caractères la place et le temps d’apprentissage et d’exposition qui leur revient, et recourir à la mnémotechnique afin de faciliter leur mémorisation.

 

  • veiller à la fréquence et à la récurrence lexicales (mots), mais également à la fréquence et à la récurrence graphiques (caractères).