hihilulu – Note de l’éditeur : Le professeur Joël Bellassent a souvent souligné, lors du stage de formation des enseignants de hihilulu, l’importance pour les enseignants d’adopter un changement de perspective dans l’enseignement, c’est-à-dire de réfléchir et de construire leur cours du point de vue de l’apprenant. Le professeur Bellassent a spécialement partagé avec hihilulu son article de discussion présenté en 2015 au Forum International sur l’enseignement du Chinois, et en a autorisé une nouvelle publication. Bien que l’article ait été publié il y a plusieurs années, les vérités qu’il contient restent intemporelles et profondément éclairantes. L’article étant assez long, nous le publierons en plusieurs parties.
Préface rédigée par le professeur Bai Lesang lors de la première publication :
« L’être humain est noble grâce à sa capacité de penser et à ses idées. L’homme peut réfléchir quelle que soit sa situation ou son contexte, mais l’un des prix à payer est qu’il a tendance à ne considérer les problèmes que de son propre point de vue et à être souvent centré sur lui-même. Cela peut conduire à une vision étroite, comme celle d’une grenouille au fond d’un puits, et engendrer le “phénomène du mont Lu”. Le célèbre vers de la poésie Song : “Je ne reconnais pas le vrai visage du mont Lu, simplement parce que je me trouve sur la montagne elle-même”, signifie que des obstacles subjectifs empêchent de percevoir la vérité et l’essence des choses. Il est donc nécessaire de dépasser une perspective centrée sur soi et d’acquérir la capacité de se mettre à la place des autres. »
La force motrice essentielle de toute discipline réside dans sa propre construction et son perfectionnement continus. En plus des recherches microscopiques (telles que les méthodes d’enseignement pour diverses activités langagières, l’enseignement des caractères chinois, l’enseignement en classe, le vocabulaire, l’enseignement culturel et grammatical, l’évaluation pédagogique, la motivation des apprenants, etc.), l’enseignement du chinois comme seconde langue a un besoin urgent de recherches macroscopiques complémentaires à celles-ci. Ces recherches incluent l’ontologie de l’enseignement du chinois ainsi que l’étude de l’histoire de l’enseignement du chinois langue seconde sous l’angle de l’épistémologie scientifique.
Les recherches macroscopiques devraient maintenir une certaine distance avec les recherches microscopiques, analyser objectivement les crises de développement qu’a connues la discipline ainsi que les obstacles épistémologiques auxquels elle est confrontée. En d’autres termes, les chercheurs en enseignement du chinois langue seconde doivent sortir du “mont Lu”, se placer en dehors de celui-ci pour observer, réfléchir et accomplir un travail d’excavation des connaissances.Je remercie les collègues qui participent à la discussion de cette rubrique, et qui, depuis différentes positions situées “hors du mont Lu”, explorent le “phénomène du mont Lu” dans l’enseignement du chinois langue seconde.
Les obstacles épistémologiques de la discipline et le « phénomène du mont Lu »
De face, la montagne se déploie en crête ;
De côté, elle se dresse en sommet.
De près, de loin, de haut, de bas — tout diffère.
On ne reconnaît pas le vrai visage du mont Lu,
Simplement parce qu’on se trouve dans la montagne même.
— Su Shi, dynastie Song du Nord, « Inscription sur la paroi du monastère Xilin »
Dans le poème de Su Shi « Inscription sur la paroi du monastère Xilin », les deux derniers vers — « On ne reconnaît pas le vrai visage du mont Lu, simplement parce que l’on se trouve au cœur de la montagne » — expriment par le langage poétique une vérité : pour comprendre une question dans sa globalité et éviter les erreurs découlant d’expériences partielles, il faut garder une certaine distance par rapport à l’objet que l’on cherche à connaître. En appliquant ce principe à notre propre réflexion, nous définissons le « phénomène du mont Lu » comme :
un état de pensée fermé, centré sur soi, fondé sur l’expérience personnelle, manquant d’analyse correcte des choses environnantes et de sa propre situation ;
et comme un mode de pensée étroit, résultant d’un manque de recul et de lucidité à l’égard de son environnement, conduisant à des jugements erronés sur les phénomènes extérieurs.
Toute science ou discipline, au cours de sa naissance, de sa consolidation, puis de son développement jusqu’à sa transformation qualitative, traverse des détours, des périodes de creux, voire des régressions. Face aux crises et aux défis, l’épistémologie disciplinaire se développe dans la difficulté, jusqu’à connaître des ruptures et produire des changements qualitatifs. La rupture épistémologique d’une discipline constitue un facteur et un signe essentiel de son établissement. En revanche, si le développement d’une discipline rencontre des obstacles épistémologiques, elle fait face à une crise.
La rupture épistémologique de l’enseignement du chinois comme seconde langue s’est produite dans la seconde moitié du XXᵉ siècle. En 1978, lors de la « Réunion de planification des disciplines linguistiques de la région de Pékin » organisée par l’Académie chinoise des sciences sociales, M. Lü Bisong proposa pour la première fois que l’enseignement du chinois aux étrangers soit étudié comme une discipline spécialisée, et qu’un cursus formant ce type d’enseignants soit créé dans les établissements d’enseignement supérieur. Il expliqua la nécessité et l’urgence d’établir cette discipline nouvelle et indépendante. Ses propositions furent reconnues et soutenues par les linguistes présents. Le rapport publié à l’issue de la réunion, « Compte rendu de la réunion de planification des disciplines linguistiques de la région de Pékin », indiquait clairement : « L’enseignement du chinois aux étrangers doit être étudié comme une discipline spécialisée ; il convient de créer des institutions de recherche dédiées et de former des spécialistes. » Cela marque la rupture — la transformation qualitative — de l’épistémologie de l’enseignement du chinois langue seconde, et établit cette discipline émergente. Par la suite, l’enseignement du chinois comme seconde langue est entré dans une phase de développement disciplinaire.
Cependant, à mesure que se sont révélés certains problèmes dans ce développement, nous constatons que de nombreuses conceptions « pré-scientifiques » continuent d’entraver la formation d’un « esprit scientifique » au sein de la discipline. Les obstacles épistémologiques cachent des risques pour son évolution. Ces obstacles prennent différentes formes : idéologie, culture, conceptions éducatives, etc. Et les causes profondes de ces obstacles résident souvent dans le fait que nous ne sommes pas sortis du “mont Lu”, que nous n’avons pas adopté une distance suffisante pour exercer une observation scientifique, et que nous n’avons donc pas pu formuler des connaissances et des jugements plus rigoureux. Telle est l’expression du « phénomène du mont Lu » dans l’enseignement du chinois comme seconde langue.